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                              Stratégies et contre-stratégies

            aux prises des problèmes de développement

                     à Souk Lahad (Nefzaoua)


                                                            Amor BELHEDI, FSHS, Université de Tunis
 

                                          in " Les oasis au Maghreb, Mise en valeur et développement"
                                             
Cahiers du CERES,Série Géographique, 1998

                                                 n°12,319 p +32 p. pp: 229 - 246

           

 


 

 

 

      Les problèmes de développement et de l'aménagement de l'espace local ont été à l'origine de stratégies et de contre-stratégies, à la fois diverses et contradictoires, de la part de l'Etat, de la Communauté et des individus pris séparément  face à  la crise multiforme qui a secoué le monde oasien depuis le début des années 1950 et ce à travers divers mécanismes notamment le processus migratoire, l'irrigation et l'eau comme mode de régulation, le bouleversement du mode cultural et la modification du statut de la terre .

 

      Les transformations qui ont affecté la localité ont été très profondes et dépassent largement ce cadre si restreint de notre intervention ici, elles ont touché toutes les sphères de la société, de l'espace et de l'économie oasiennes en un espace de temps si court qu'on peut parler d'une véritable révolution. Notre propos ici n'est pas, cependant, d'étudier toutes ces transformations de la vie oasienne, il se limitera à l'analyse des racines profondes et des aboutissements des différentes stratégies individuelle, communautaire et étatique  ainsi que celle des contre-stratégies conséquentes  à travers certains axes comme  l'émigration et l'eau.

 

      En effet, l'émigration constitue en quelque sorte le thermomètre de la vie locale, son évolution dans le temps et dans l'espace exprime en fait celle de l'économie locale et la stratégie aussi bien communautaire qu'individuelle face à la crise du monde oasien qui a commencé avec l'ordre colonial dans une première étape et s'est poursuivie ensuite avec l'ordre national. L'intensification du processus migratoire reflète cette crise de plus en plus grave qui s'est nouée autour de l'eau en terme de quantité et de répartition  tandis que la réorientation des flux exprime en fait le passage d'un ordre interrégional à un ordre national puis international, d'une régulation de complément à une régulation de rupture.

 

      Le problème de l'eau, beaucoup plus que celui du sol, se trouve au centre de cette dynamique socio-économique et spatiale. Le manque d'eau a contribué à ouvrir les portes de l'émigration, l'Etat a, à cette époque, encouragé l'émigration pour alléger la pression socio-démographique sur le sol mais c'est à travers l'émigration que s'est opéré le retour au sol par les investissements récents en matière agricole par les émigrés tout en ouvrant de nouvelles franges agricoles en matière de mise en valeur. Ce passage s'est exprimé en réalité par un recentrage alternatif  de la communauté d'abord, de  l'Etat en second lieu et de l'individu ensuite parallèlement au processus de transformations que la société tunisienne, en général,  a connu.

 

 

I - L'émigration : De Frigua à la France : la capitale comme relais national

 

       Le processus migratoire a jalonné l'histoire locale dès le début de ce siècle , en particulier avec les années 1930 exprimant ainsi la détérioration du rapport Population/Ressources et le déclenchement d'une crise dans une localité laissée pour compte.

 

      Ce processus a suivi d'abord le schéma traditionnel des échanges inter-régionaux , entre les oasis et la zone du Tell, Frigua notamment pour s'orienter par la suite vers la Capitale au moment où la crise a embrassé toute la société coloniale et ce entre 1930 et 1956 et où Tunis devint la cible de la majeure partie des flux migratoires de tout le pays. Ces flux s'orientent, après l'indépendance, en direction de la France qui va constituer le principal exutoire de la crise.

 

      L'émigration a commencé assez tôt dans la zone donnant lieu à un flux saisonnier en direction du Tell et plus particulièrement Frigua à l'occasion de la moisson et ce dans le cadre des échanges traditionnels entre les différentes régions du pays.

 

      Cette émigration a commencé vers les années 1930, date de départ des premiers migrants en direction de Tunis. Le mouvement en direction de la France est amorcé avec l'indépendance et le départ des colons, certains ouvriers ont profité de ce processus pour aller travailler en France chez leur ancien patron, c'est le cas à Bouabdellah où le premier migrant vers la France a travaillé plus de 4 ans dans la capitale, il a rejoint ensuite son ancien patron installé à Nice avant de se fixer définitivement à Paris. Le processus migratoire se généralise ensuite vers la fin des années 1960 et le début des années 1970  tout en se structurant .

 

      L'émigration se développa avec des vagues de départ touchant 4 à 5 personnes  à la fois avant de se généraliser vers la fin des années 1960 et le début des années 1970. Au début, le départ était très difficile, l'indépendance est très récente et  on ne voyait pas comment travailler avec ceux qu'on combattait la veille, le problème de la langue pesait fortement sur la décision de départ tandis que la peur de l'échec décourageait les gens à partir, c'est ce qui ressort des entretiens avec la première génération de migrants, revenus actuellement et sont souvent en retraite.

 

      La solidarité sociale était forte et le migrant confiait sa famille à un aïeul ou un proche parent qui représentait un soutien économique , moral et social  à la famille de l'émigré, privée de son chef.  Cette solidarité sociale joue sur d'autres niveaux : celui des migrants et des lieux d'accueil.

      En effet, on relève que les candidats au départ s'assuraient d'abord le soutien d'un parent migrant déjà installé, c'est ce qu'on constate à travers l'analyse des liens de parenté des membres des vagues migratoires successives. Dans la seconde génération, on relève deux parents au premier partant,  trois sur 4  sont des parents. Dans la 3° génération, on  relève deux couples de parents dont l'un a rejoint déjà des frères partis lors de la 2° génération.

      En fait, ces liens lignagers sont assez anciens et on les retrouve aussi dans la migration intérieure notamment vers Tunis : les deux tiers de ceux qui se sont déplacés vers la Capitale avaient des liens quelconques de parenté entre eux .

 

      Cette migration s'est dirigée essentiellement vers la Côte d'Azur dans la mesure où le premier migrant a choisi comme lieu d'accueil  cette côte méditerranéenne, secondairement vers Lyon , enfin en direction de Paris notamment au début des années 1970. En fait,  il ne s'est pas agi d'un véritable choix  puisque ce dernier a  suivi son ancien patron de Tunis qui venait de s'installer à Nice. 

     

      Le processus migratoire  montre la place privilégiée des liens personnels aussi bien dans le déclenchement, la direction que dans la localisation dans la région (Frigua, Tunis) ou  le pays d'accueil (Côte d'Azur, Lyon, Paris).

 

      L'analyse des différents profils de migrants montre que l'émigration a été une stratégie aussi bien collective qu'individuelle , qu'elle est loin d'être homogène ou unique. Les itinéraires individuels s'inscrivent dans le cadre de stratégies communautaires qui ont varié d'une époque à l'autre.

 

      La première génération a été souvent illettrée et peu qualifiée, elle a émigré avec la fin des années 1950 et est revenue avec la fin des années 1970 après la retraite qui leur a assuré un revenu régulier appréciable . Le principal investissement a été la construction ou la rénovation d'une maison.

 

      La seconde vague a été souvent scolarisée avec un niveau ne dépassant pas le primaire, partie avec la fin des années 1960 et le début des années 1970, elle a mieux profité du processus migratoire par une intégration plus forte dans le milieu d'accueil, des investissements dans l'immobilier (maisons, étage de villa), dans le commerce ou tout récemment dans l'agriculture notamment dans les nouvelles plantations. C'est au sein de cette catégorie que le regroupement familial a été le plus important durant les années 1980.

 

      La troisième génération de migrants est celle des années 1980 qui s'est confronté à la fermeture des frontières européennes et a été obligée de sombrer dans la clandestinité

     

 

       Itinéraire d'un migrant de 1ère vague: la retraite assurée

 

      Pour M.A.H., l'émigration s'est faite au début  vers Frigua dans le cadre des flux traditionnels , en particulier celui des échanges de dattes contre les céréales. Cette émigration l'a conduit même vers Tebessa (Algérie), ensuite à la Capitale. Le retour est fait à pieds et  exigeait 5 à 6 jours.  L'émigration l'a conduit ensuite vers Amra (zone de Maknassy). Les déplacements se faisaient à pieds,  il a travaillé en 1956 dans un chantier au Ségui  pendant 15 jours. Cette émigration se faisait souvent sous forme de groupe de 3 à 5 personnes.

 

      L'émigration vers la France s'est faite à la suite de celle d'un cousin, elle a duré au début deux mois avant de revenir régler les papiers et obtenir le visa au  terme d'un séjour de 6 mois à Tunis. Il s'est installé à Nice pour y travailler   plus de 20 ans.  Cette migration n'a été possible que grâce  au soutien apporté par son beau frère qui a assuré le soutien moral et financier de la famille.

      L'émigration a été la seule issue pour la région à l'époque  et il n'y avait pas , en fait de véritable de choix  de migrer ou ne pas migrer, " on n'avait pas le choix".

      Le retour définitif s'est opéré vers 1977 avec la retraite. Les principaux effets  ont été l'achat d'une ancienne maison qui a été totalement rénovée mais par étapes, un modeste investissement foncier  qui consiste à mettre en valeur la terre héritée des parents.

 

 

 

      Itinéraire d'un migrant de 2° vague: l'immobilier

     

      Pour H.B.A, l'émigration s'est faite au début des années 1970, il appartenait à cette génération qui a appris à lire et à écrire à l'école primaire, célibataire et orphelin, il a pu s'installer à  Nice puis en Provence pour revenir à la Côte d'Azur par la suite. L'émigration lui a permis d'investir essentiellement dans le bâtiment et secondairement dans le commerce.

 

      En effet, il a bâti une maison sur la terre des parents qu'il a vendu par la suite à son frère, un local destiné à devenir un café mais le bâtiment n'a pas été construit selon les normes et l'autorisation n'a pas pu être obtenue si bien que le local est tombé en ruine. Il a construit une seconde villa dans une zone d'extension récente (Akarich) qu'il a surmonté par un étage destiné à la location. En France, il a monté un petit commerce avec un oncle maternel  qui est revenu et s'est adonné au commerce , il a depuis quelques années un commerce de produits alimentaires que sa femme dirige actuellement. Il continue a travailler dans le bâtiment principalement où un accident de travail lui a fait perdre un oeil.  

 

  

      De l'émigration vers le commerce et  l'agriculture: 

 

      M.H.M, fait partie de cette 2° vague qui grâce à l'émigration  a pu construire une maison, se marier et se verser en fin dans le commerce. Il a monté un commerce (produits alimentaires et textiles) avec un ancien émigré aussi, ils ont tiré profi des dernières inondations survenues dans la région qui ont été catastrophiques  par les destructions massives qu'elles ont occasionné et ce en détenant un monopole de fait des matérieux de construction . Cette richesse se trouve depuis trois ans réinvestie dans l'agriculture et ce en procédant à une plantation de 600 plants Degla dans la zone de Dbin autour d'un forage en utilisant un salarié permanent qui touche 150 D/mois en plus du tiers des légumes.

 

      La 3° vague: des itinéraires différents mais difficiles

 

      A.A.A a émigré après 1980 et fait partie de cette dernière génération qui est partie après la fermeture des frontières européenne et ont affronté le problème  les papiers nécessaires à une installation régulière. Il a été obligé de travailler clandestinement, sans papiers, avec l'aide de son frère (maçon installé depuis 1970) et son oncle maternel (pour le logement).  Le seul procédé qui lui restait a été de se marier à une fille française ce qui lui a permis d'obtenir les papiers et de sortir de la clandestinité. Il vient d'acheter une maison où il comptait probablement louer avant d'y habiter.

 

      D'autres itinéraires comme la délinquance, la drogue et la prison se trouvent dans cette troisième vague qui s'est trouvée confrontée à la clandestinité et à la fermeture des frontières européennes. Les échecs de migrer ont été auusi nombreux témoigant  de la gravité de la crise locale, de l'attrait de l'émigration et des avantages qu'elle procure. L'ouverture de la Libye n'a pas résolu le problème et la plupart de ceux qui ont émigré se sont retournés et se trouvent remplacés par les déplacements commerciaux (voiture, produits alimentaires....). mais  quelque temps les mouvements sesont réduits fortement.

           

      Cette émigration a été dans la plupart des cas non contrôlée contrairement à ce qu'on pourrait le penser , c'est ce qui ressort des entretiens mais aussi de l'analyse de l'émigration contrôlée depuis 1969 (Cee-Ceres 1992). Les solidarités sociales ont été telles qu'il a suffi qu'un petit noyau s'installe pour  généraliser le processus et englober toute la sphère sociale si bien qu'il est très rare de trouver une famille qui n'est touchée par le problème des migrations.

  

      Cette émigration a contribué à dynamiser la localité parallèlement à une diversification socio-professionnelle, à l'éclatement relatif des liens familiaux et au recul de la population agricole devant la rareté de l'eau dont l'accès est devenu de plus en plus difficile et différentiel. Cette eau a été et reste toujours au centre des transformations socio-économiques que la région a connues.

 

      L'émigration a été, au début, une simple initiative idividuellle qui a été prise en charge  par l'ensemble de la communauté et encouragée par la suite par l'Etat qui y trouva un éxutoire et un répit à la tension qui accompagnait la crise socio-économique qui secouait la région durant les deux décennies 1950-1970.

     

 

II - L'eau : De la source, au pompage et aux forages

             De la communauté, à l'Etat et aux privés

 

      L'eau a été et restera toujours la principale ressource mais aussi la source de problèmes pour la zone  puisque le tarissement des sources traditionnelles a conduit à l'émigration tandis que l'accès à l'eau continue à moduler les structures sociales.

 

1 -  Le tarissement des sources : la fin de l'organisation communautaire

 

      Jusqu'à une période récente, la propriété de l'eau se faisait de père en fils en fonction du processus des ventes de la part en eau. Chaque fraction a creusé une source et le partage de l'eau se faisait au début de manière égalitaire mais le processus de l'héritage  et celui  des ventes ont contribué à  une distribution de plus en plus  inégalitaire.

 

  

      Si on prenait Bouebdellah comme exemple et plus particulièrement la fraction de Ouled  El-Mili on constate qu'au début, chaque fraction disposait de 24 h d'eau , qu'on appelle Talga, si bien qu'on comptait 11 talga., le tour de l'eau était de 12 jours. Vers la fin de la vie des sources, deux familles disposaient de 2 talga. Le même schéma est présent un peu partout chez Ahl Zaouia (Ain Bezzaze, Soufia), à Menchia notamment les Touati, à Zira notamment les Ouhichi...

 

       Les travaux d'entretien et de curage se faisaient périodiquement lorsque le débit de la source maigrissait ou la vitesse se ralentissait par suite de l'envasement progressif des seguias. Ces travaux se faisaient collectivement, chaque famille y participait en fonction de ses bras disponibles surtout . Autant le partage de l'eau est inégalitaire, autant la distribution du travail était égalitaire !

 

      L'oasis s'étend souvent du haut en bas parallèlement à l'accroissement démographique et à l'approfondissement de la source. Les sources, à fleur du sol au début, ce qui permettait d'irriguer l'espace tout proche du village, ont atteint une dénivellation de plusieurs mètres vers le milieu des années 1960 ce qui rend l'irrigation impossible en amont privilégiant ainsi les espaces de plus en plus lointains mais l'évaporation de l'eau dans les séguias fait que plus on est en aval, plus la quantité d'eau est réduite en même temps que des phénomènes de salinisation apparaissent.

 

      On comptait dans la région plus d'une dizaine de sources  dont certaines se sont relayées au fil des temps. Le tarissement de ces sources a commencé à se poser dès le début des années 1960 et a atteint son paroxysme vers le début des années 1970.

 

      Les revendications des années 1960 se résumaient à l'eau : creuser des sondages par l'Etat mais ce sont ces sondages qui vont assurer à ce dernier une mainmise sur les communautés rurales après celle de la collectivisation qui fut très brève. Seul l'Etat état en mesure d'assurer ce  saut technique de la source au sondage, un saut qui va conduire la communauté et l'individu à perdre toute autorité sur le problème de l'eau.

 

  

2 - Les sondages : l'emprise de l'Etat et l'accès différentiel à l'eau

 

      Les nouveaux sondages n'ont pas pour autant réglé le problème et l'eau d'héréditaire, transmise de père en fils, est devenue un bien à la fois rare et marchandisé

 

      Le premier forage datait de 1968 à l'Ouest de Bouabdellah, avec en 1969 un forage central et épuisement total de la source par soutirage de la nappe .

 

      Au cours des années 1970-80, le projet de la presqu'île a permis un certain nombre de forages dont certains sont chauds atteignant parfois 75° et c'est seulement à Menchia qu'on a utilisé l'eau chaude pour l'irrigation, une station pour refroidir l'eau est installée à Bouabdelah.

 

      Au début  on a désigné un aiguiller, le prix de l'eau était à l'heure d'irrigation  soit 1.2 D , le tour d'eau a varié selon les périodes et allait de 10 à plus d'un mois selon les besoins, les saisons et les pannes étaient assez fréquentes donnant lieu à des ruptures fréquentes qui se prolongeaient parfois des semaines durant condamnant toute  culture irriguée.

 

      Actuellement, il y a des syndic  composés de 5 à 6 personnes dans chaque communauté, le prix payé est devenu annuel sur la base de l'hectare irrigué et au prix de 105 D/ha ou parfois à l'heure à un prix qu atteint 2 D/h. Le tour est de un à deux mois ce qui n'est pas favorable pour se donner véritablement à une agriculture irriguée rentable et tout devient aléatoire dans un climat aussi aride. L'eau devient le support d'une agriculture orientée vers le palmier dattier en sacrifiant le maraîchage qui était assez important auparavant. Il s'agit alors de sauver le palmier et en particulier la variété degla.

 

      Ce passage de la source au sondage a permis en fait un autre passage celui entre une structure héréditaire de l'eau assurant la reproduction d'un ordre de l'eau acquis au fil des années que ce soit par l'héritage ou par achat-vente à un ordre socio-agraire différent basé exclusivement sur le marché: seuls ceux qui peuvent payer l'heure d'eau peuvent irriguer .

 

      Mais dans certaines zones, le problème de l'eau chaude pose de plus en plus des problèmes. La sédimentation calcaire a fini parfois par boucher la tuyauterie et réduire fortement le débit de 50 à 70% si bien qu'on n'irrigue plus actuellement que le tiers de ce qu'on irriguait au début avec la mise à l'eau. Cette réalité s'est traduite par un allongement du tour d'eau qui atteint dans quelques localités 2 à 3 mois condamnant ainsi toute culture.

 

      On a alors vu émerger certaines couches sociales qui se sont peu manifestées jusque là du moins en ce qui concerne l'eau, l'irrigation et de là le foncier  dans la mesure où la terre sans eau n'a pas de signification et le sol ne tire sa valeur d'usage  aussi bien marchande que de la possibilité d'irriguer donc de la part dans l'eau distribuée. Ces couches sociales sont au nombre de deux qui sont en fait liées: d'abord les commerçants, les migrants ensuite. Ce sont ces groupes qui vont investir dans le sol dans la mesure où ils accèdent plus facilement à l'eau.

     

      Les commerçants ont pu profiter de cette nouvelle situation dans la mesure où ils vont jouer le rôle de points d'articulation et de régulation du système social. Dans un premier lieu, fournir aux émigrés l'argent nécessaire pour émigrer, assurer la charge de sa famille parfois jusqu'à ce que ce dernier trouve un emploi et commence à envoyer de l'argent. Très souvent , le commerçant est chargé de laisser chez lui l'argent qui dépasse les besoins de la famille de l'émigré et il se trouve aussi qu'il soit chargé de suivre un chantier de construction pour le compte de l'émigré.

 

      La concentration des flux financiers émanant des émigrés va permettre à ces nouveaux acteurs de financer la mise en valeur foncière, investir dans la terre et devancer parfois les autres dans la mesure où les liquidités dont ils disposent leur permettent de jouer ce rôle social et économique. Ce n'est qu'en seconde étape que les émigrés vont prendre la relève.

 

 

3 - Les forages privés : la privatisation du sol et de l'eau

 

      Devant cette insuffisance de l'eau des sondages et les pannes fréquentes d'un côté, le retour des émigrés qui ont trouvé dans l'agriculture des vecteurs pour le placement  de l'argent épargné, un terrain d'investissement très rapporteur et une occasion de se fixer définitivement de l'autre côté, on a eu recours aux forages privés. Le sol va constituer un créneau porteur où l'investissement est très apprécié.

 

      On compte 30 à 40 puits  à motopompes creusés par des émigrés ou d'anciens migrants, au sein de nouvelles plantations de quelques centaines de palmiers Degla achetés à raison de 8 à 14 D selon la qualité des plants.

 

      Le processus a commencé en 1986, avec des forages allant jusqu'à 60-90 m et un coût de 2 à 2.5 MD. Le prix du sol  a débuté avec 1.200D, il est actuellement à 2000 D et atteint 3 à 4000 D. Ces plantations ont été creées sur des terres collectives alloties par le Comité de Gestion dans le cadre du processus de privatisation du sol et des terres collectives et du financement aussi de l'effort communal.

  

      Sur la frange du chott en direction de Negga, en amont et en aval, entre Bouabdellah- Oum Somma et negga d'un côté, entre Zira-Gliaa, Tombar et  Negga de l'autre s'est développée toute une zone de nouvelles plantations de Degla avec des forages privés et un financement souvent des émigrés, c'est la zone de Dbin crée sur des terres collectives et alloties depuis 4- 5 ans.

 

 

      Profils de deux plantations à Dbin

 

      Monsieur M.R est un ancien émigré , il est resté en France de 1970 à 1985 . Il se convertit en agriculteur sur une parcelle de 1 ha depuis 1990 , il a creusé un puits de 81 m de profondeur qu'il a équipé avec une motopompe permettant une tour d'eau tous les deux jours.

      Le coût global est de 13.5 MD, (le puits avec la tuyauterie a coûté 7 MD). L'eau est en permanence dans la plantation. Les plants Degla ont été achetés à 8-10 D l'unité, le creusage a été de 3.5 D en terre meuble (1.5 x 1.5m ) et 25 D en terre de grès (3 x 3m ) avec une profondeur  de 1.5-2m. La main d'oeuvre est salariée en fonction des besoins et de la saison

 

      Le problème de l'halomorphie se pose cependant si bien que les légumes poussèrent mal en début de période  notamment avec la luzerne et le radis mais ce problème est en train d'être aplani avec l'irrigation et la disponibilité de l'eau.

 

       Deux autres anciens émigrés et commerçants M.H.M et A.B.M ont crée une parcelle de 600 plants Degla avec un salarié permanent  touchant 150 D/mois et le tiers des légumes. De véritables spéculateurs sont en train  de naître!; Ce sont les mêmes qui ont profité des dernières inondations sont survenues dans la zone pour monopoliser le commerce des matériaux de construction.0

 

 

III - Les bouleversements socio-agricoles :

            De la tutelle de l'Etat à l'initiative privée

 

      Le modèle agricole traditionnel a subi de grands bouleversements suite à la fixation, l'épuisement des sources traditionnelles et au recul des labours dans le bled  Segui et Chareb.

 

      En effet, le développement des migrations qui ont assuré des ressources régulières aux ménages et permis une monétarisation accrue de l'économie locale d'un côté, l'évolution du régime culunaire en passant d'un régime à base de blé, d'orge et de dattes à un autre à base de semoules, pâtes et de farines d'un autre côté, l'évolution des techniques de labours en passant de la charrue au polydisc, de l'animal à la voiture et au tracteur font que peu de personnes s'adonnent de nos jours aux labours au bled Segui et Chareb, pays traditionnel des labours pour le Nefzaoua. On assiste ainsi à une modification des rôles et des statuts.

 

 

      Parallèlement à ces transformations, l'élevage devient stabulant sans sole, tandis que le Khamassat disparaît ou en voie d'extinction.

 

1 - Les labours et les semences : De la complémentarité à l'activité spéculative:spéculation , relique ou reproduction ?

 

      Auparavant, tout le monde presque semait une galba (4 saian) à dos d'âne dans une campagne collective concentrée dans le temps où tout le monde  sortait ensemble et procédait aux labours au Segui et au Chareb selon les quantités de pluies tombées et en fonction du nombre de personnes qui se présentaient aux labours.

 

      Actuellement, on compte quelques dizaines seulement  qui continuent à procéder aux labours avec 20 à 30 galba en moyenne chacun. Ce sont souvent des commerçants, des commerçants-agriculteurs ou d'anciennes familles qui ont gardé ces traditions de labours. Le labour s'est transformé d'un processus de complémentarité et de survie à un mécanisme d'accumulation.

 

      Sur 12 qui continuent à procéder à des labours on compte à Bouebdellah : 3 commerçants, 2 émigrés, 2 agriculteurs, 2 artisans et  un boucher, Il est à remarquer que deux des trois commerçants sont d'anciens migrants, le boucher lui  même a été un migrant.

 

 

2 - L'élevage : vers la stabilisation

 

      L'élevage est surtout caprin, il est devenu stabulant et même sans sole, mais l'évolution n'a pas été aussi linéaire et on peut observer les tendances suivantes:

 

      L'élevage chamelier était peu présent du moins dans cette zone du Nord ou du Nord-Ouest de Nefzaoua à la différence de la zone de Douz, les entretiens avec les vieux montrent qu'il y avait près de 4 à 5 têtes de chameaux dont la possession était un indice de prestige et de richesse comme le jumeau.

 

      L'élevage ânier était assez important et l'âne était utilisé dans les travaux agricoles comme la récolte en particulier ou le transport du fumier du village jusqu'à l'exploitation . Cet usage s'est réduit considérablement à la suite du développement de la camionnette ou des tracteurs et rares actuellement ceux qui gardent encore des ânes chez eux.

 

      Depuis le début des années 1970, on a enregistré une tendance à la stabulation de l'élevage qui devient parfois sans sole vivant sur le fourrage vert acheté sur place, en particulier la vesce, sur l'orge , les déchets de pain ou les dérivés de dattes.

 

      Il faut signaler l'importance que détiennent les nouvelles plantations dans l'approvisionnement de la localité en luzerne notamment tandis que les anciens périmètres se trouvent souvent incultes par manque d'eau.

 

  

3 - La salarisation et la fin du khemassa

 

      L'émigration et la monétarisation croissante des échanges ont contribué à la disparition du khemassa, un rapport de production qui était fort répandu dans la région jusqu'à l'expérience coopérative.

 

      Ce rapport stipulait l'association entre le propriétaire et le travailleur moyennant la terre, le sol d'un côté et le travail de l'autre sur la base d'un partage au cinquième pour la variété Degla mais à un rapport plus élevé pour les autres variétés de dattes ou les légumes. On ne compte plus actuellement de khammes, une race qui est en voie d'extinction si elle n'a pas déjà disparu dans certaines localités.

 

      Le salaire journalier est actuellement de 7 à 10 D pour les travaux ponctuels comme la récolte alors que l'irrigation coûte près de 80 D pour un ha. L'heure d'eau atteint 2 D.

 

 

IV - L'équipement

 

      La localité a connu  beaucoup de changements dans les dix dernières années, elle se trouve érigée en chef-lieu de Délégation et se dota de nombreux équipements  tandis que  sa promotion à un statut communal en 1985 a permis d'étoffer les services publics et les infrastructures de base (eau, électricité, éclairage  public...)ý.

     

      C'est en 1975 que Souk Lahad est devenu un chef-lieu de délégation, l'électrification  date de 1977 tandis que l'adduction de l'eau potable n'a pas tardé à améliorer les conditions de vie dans la localité. En 1976, dans le cadre du Programme de Développement Rural, la Snit a construit trois lotissements de logements populaires dont 40 à Bouabdellah, avec un coût de 1052 D à l'époque dont 142 D comme avance (la SNIT contribuait pour 640 D). Ces constructions ont contribué à améliorer les conditions de l'habitat des couches populaires mais aussi des couches moyennes.

 

      Le développement récent du tourisme s'est exprimé par la création d'un hôtel à la lisière du Chott Jerid seulement les cadres sont souvent extérieurs à la localité.

 

      Le Lycée, créé en 1981, compte actuellement 1139 élèves , il est secondé par deux écoles secondaires qui renferment respectivement 400 (Bechri) et 600 (Zira) élèves.

 

      L'assurance reste l'apanage de Kébili au même titre que la Recette des Finances  et le Tribunal . La maison de Culture est en construction.

 

  Niveau d'équipement de Souk Lahad

 

Librairie                   3

Menuisier                   8 

Café                        6

Mécaniciens                 4 

Photographes                4

Electrécité-Auto            2 

Pharmacies                  2

Tôlerie                     1 

Médecins                    3

Club Vidéo                  1 

Coiffure Dames              2

Tourneur                    1 

Tailleur                    4

Station services            1 

Banque                      1

Tapisserie voiture          1 

Electroménager              2

Réparations cycles          3 

Parfumerie                  1

Boulangeries                3 

Agence Office Céréales      1

Pâtisserie                  4 

Agence Sté Rég transport    1

Bibliothèque                1 

Maison de Jeunes (1987)     1

Complexe d'Enfance          1 

Piscine municipale          1

Stade                       1 

Ecole privée second(1985)   1

verrerie                    1 

Mat Construction            5

Salle de jeux               2

 

 

      On relève la présence de l'énergie solaire sur le toit d'une maison à Menchia.Le marché municipal est hebdomadaire , il se tient le Samedi et surtout le Dimanche.

  

      La communauté a  contribué à équiper la localité, on peut noter le club  dès la fin des années 1960, la rénovation de la mosquée, la clôture du cimetière et c'était une tradition ancienne chez les habitants que de participer au financement de certains services ou équipements communautaires face à la défaillance de l'Etat qui heureusement a rattrapé un peu ces dernières années l'oubli  dans lequel elle a légué la zone. L'émigration a facilité ce processus de solidarité dans la mesure où on exigeait des émigrés, encouragés par les liquidités,  plus d'effort.

 

       Le recensement de la population estime la population à 19000 hab pour 4000 logements sur une superficie de 173 ha allant de Zira El baieda jusqu'à Zaoua El Hareth  laissant en zone rurale, Negga, Bechri et Fatnassa.

 

      Le plan d'aménagement urbain a été entamé en 1985 et a été révisé par la suite sur la base d'une couverture aérienne spéciale; il a été approuvé par le Conseil Municipal mais pas encore par les autorités publiques centrales.

 

 

      Le budget communal s'élève à 280 MD dont 202 de fonctionnement, le tableau suivant résume l'effort communal entrepris depuis cinq ans.

 

      Réalisations de la Commune

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Marché                              120

Siège de la Commune                  50

Bibliothèque                         13

Piscine                             140

Maison  de Jeunesse                 150

Maison de Culture                   230

Complexe d'Enfance              

Café

Jardin

Eclairage et adduction eau du Stade

Amélioration des entrées des villages

trottoirs

Eclairage public

Dépôt municipal

Plantations (600 plants)

Tracteurs (5)

________________________________________

 

 

      L'assiette fiscale est de 75%, la fiscalité représente 11% des ressources tandis que le souk assure une bonne partie du budget de la commune.

 

      Structure des recettes municipales

___________________________________________

Fonds commun        130 MD

Recettes diverses    60   (Souk 15, terres 20 MD)

Taxes locatives      6

Autres              20

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      Un lotissement de 80 lots a été effectué sous forme de lots dispersés à Menchia (Chalet I et II), 8 près de l'hôpital, 6 près des PTT, 97 à Bouabdellah, 120 à Oum Sommaa . On compte près de 200 lots privés. Le nombre annuel des Autorisations à Bâtir est de 60-70.

 

      Une zone touristique  de 20 ha a été créée près de Fatnassa avec un hôtel installé depuis quelques années, La main d'oeuvre est surtout locale mais les cadres sont extérieurs à la région. On relève la présence d'une zone industrielle de 10 ha avec une unité de conditionnement de dattes qui a érpouvé des difficultés durant la dernière saison par suite des problèmes d'exportation.

 

      On prévoit la plantation de la montagne séparant Bouabdellah de Menchia pour protéger le milieu mais aussi pour créer un pôle attractif  de récréation. La municipalité envisage aussi la création d'un relais touristique autour de la station de refroidissement de l'eau chaude sur le monticule séparant les deux quartiers de l'ancien village Bouabdellah.

 

 

Conclusion

 

      Durant trois décennies, la localité a éprouvé d'énormes difficultés à la suite de la crise oasienne consécutive au manque d'eau . L'émigration a été, depuis les années 1930, un des mécanismes de régulation, elle a suivi le remodelage global de l'économie tunisienne passant d'un espace inter-régional traditionnel à une focalisation nationale ancrée sur la capitale avant d'acquérir un fonctionnement international. C'est cette émigration qui assuré la modulation et la régulation sociale en propulsant au devant de la scène les commerçants d'abord et les émigrés ensuite qui par le retour à la terre deviennent les principaux acteurs de la nouvelle dynamique socio-spatiale que connaît la région. L'eau qui constitue le principal  vecteur dans cette zone désertique, est passée du contrôle communautaire à une véritable emprise étatique lors de l'épuisement des sources et le creusement des sondages mais les problèmes techniques et la rareté de l'eau ont poussé les privés à prendre en charge le processus à travers les sondages et la privatisation des terres collectives.

 

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